
Entre le 4 et le 9 juillet 2026, des groupes armés ont mené une série d’attaques meurtrières dans plusieurs localités de Kenscoff et de Pétion-Ville. Selon les informations communiquées le 16 juillet par le porte-parole du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, au moins 61 personnes ont été tuées, parmi lesquelles 14 enfants. Des habitants ont été abattus dans leurs maisons, sur les routes ou alors qu’ils tentaient de fuir. La majorité des victimes a été recensée dans la localité de Robin.
Le bilan humanitaire est tout aussi accablant. D’après l’Organisation internationale pour les migrations, les violences ont contraint environ 5 840 personnes, représentant 1 836 ménages, à abandonner leur domicile.
Des maisons ont été incendiées, des habitants enlevés et des infrastructures de télécommunications détruites.
Des alertes ignorées, une population abandonnée
Ce nouveau massacre ne peut être présenté comme un événement totalement imprévisible. Le Conseil exécutif intérimaire de Kenscoff avait alerté les autorités policières, dès le 30 juin 2026, sur des préparatifs d’attaques dans la commune. Il avait notamment réclamé une meilleure coordination des forces de sécurité. Quelques jours plus tard, les gangs passaient à l’action, attaquant successivement plusieurs localités avant d’étendre leurs opérations à Robin et à d’autres zones de Grand Fond.
Cette chronologie pose une question essentielle : à quoi servent les alertes des autorités locales si elles ne sont pas suivies d’un déploiement préventif, coordonné et suffisamment équipé ? Dans un pays où les gangs annoncent parfois leurs offensives, déplacent des hommes armés et préparent leurs positions, l’absence d’une réponse anticipée ne relève plus seulement d’un manque de moyens. Elle traduit aussi une défaillance grave dans la planification, la circulation du renseignement et la capacité de décision de l’État.
Le 8 juillet, alors que l’ampleur des violences devenait manifeste, la mairie de Kenscoff appelait encore les autorités compétentes à renforcer immédiatement les opérations de sécurité, à protéger la population et à rétablir l’ordre public.
Cet appel institutionnel montre que les responsables locaux ne disposaient pas des moyens nécessaires pour faire face à l’offensive et attendaient une intervention plus conséquente du pouvoir central.
Les promesses sécuritaires confrontées à la réalité
La responsabilité politique du gouvernement est d’autant plus engagée que le rétablissement de la sécurité a constamment été présenté comme l’une de ses missions prioritaires. Le pouvoir exécutif a publiquement affirmé sa détermination à combattre les groupes criminels, aux côtés de la Police nationale d’Haïti et des Forces armées d’Haïti. Il a également reconnu que la sécurité constituait une condition indispensable à l’organisation d’élections crédibles.
Mais les engagements officiels ne peuvent être évalués à partir des discours, des cérémonies ou des communiqués. Ils doivent l’être à l’aune des résultats obtenus sur le terrain. Or, à Kenscoff, le résultat est tragique : des dizaines de civils assassinés, des familles décimées, des milliers d’habitants déplacés et des groupes armés qui maintiennent leur présence dans la commune après les attaques.
Une répétition qui interdit de parler de simple défaillance ponctuelle
Le drame de juillet 2026 s’inscrit dans une succession d’attaques visant Kenscoff depuis janvier 2025. En avril 2025, les Nations unies faisaient déjà état de plus de 260 morts dans cette commune en l’espace de deux mois. La répétition des offensives aurait dû entraîner la mise en place d’un dispositif permanent de protection, de surveillance et d’intervention dans les zones les plus exposées.
Au lieu de cela, les populations continuent de vivre au rythme des incursions armées, des incendies et des déplacements forcés. Les forces de sécurité interviennent, résistent parfois ou repoussent temporairement les assaillants, mais l’État ne semble toujours pas capable d’empêcher leur retour ni de sécuriser durablement les territoires repris. Cette gestion réactive, discontinue et souvent tardive laisse aux gangs l’initiative du calendrier et du terrain.
L’incapacité à transformer des opérations ponctuelles en contrôle territorial durable constitue précisément le cœur de l’échec sécuritaire actuel. Repousser momentanément des hommes armés ne suffit pas lorsque ceux-ci peuvent revenir quelques heures ou quelques jours plus tard.
L’heure des comptes
Après cette nouvelle tragédie, le gouvernement doit expliquer pourquoi les alertes lancées avant les attaques n’ont pas permis d’empêcher le massacre. Il doit préciser quels moyens avaient été déployés à Kenscoff, quelles insuffisances ont été constatées et quelles décisions immédiates seront prises pour empêcher une nouvelle offensive.
Il doit surtout sortir d’une communication dominée par les promesses générales. La population est en droit d’exiger des objectifs vérifiables : sécurisation permanente des localités menacées, protection des axes routiers, renforcement opérationnel de la police, coordination réelle entre les institutions, assistance aux déplacés et publication régulière de bilans sur les territoires effectivement repris.
Les 61 personnes tuées entre le 4 et le 9 juillet ne sont pas de simples chiffres dans un nouveau rapport international. Elles sont les victimes d’une violence criminelle, mais aussi d’un système public qui n’a pas réussi à les protéger malgré les alertes et la répétition des attaques.
À Kenscoff, l’échec sécuritaire n’est désormais plus une appréciation abstraite ou une formule d’opposition. Il se mesure en vies perdues, en enfants assassinés, en maisons incendiées et en milliers de personnes jetées sur les routes.
Tant que les promesses du gouvernement ne se traduiront pas par une protection concrète et durable de la population, le discours officiel sur le rétablissement de la sécurité restera cruellement démenti par la réalité.

