Un média indépendant et engagé
Un média indépendant et engagé
AccueilPolitiqueHOPE/HELP : Georges Sassine plaide pour les investisseurs, mais oublie toujours les...

HOPE/HELP : Georges Sassine plaide pour les investisseurs, mais oublie toujours les ouvriers

Publié le

spot_img
Une banderole lors d’une manifestation des travailleurs de la SONAPI le 10 octobre 2028.

Une délégation publique-privée est à Washington pour obtenir une prolongation durable des préférences commerciales accordées au textile haïtien. Georges B. Sassine présente cette démarche comme une bataille pour l’emploi. Mais son plaidoyer laisse dans l’ombre les salaires, les droits sociaux et l’échec d’un modèle industriel qui, après vingt ans d’avantages douaniers, demeure entièrement suspendu aux décisions du Congrès américain.

Une nouvelle délégation haïtienne s’est rendue à Washington afin de convaincre les autorités américaines de prolonger les programmes HOPE et HELP. Elle réunit notamment le ministre du Commerce et de l’Industrie, James Monazard, Georges B. Sassine pour l’Association des Industries d’Haïti, Virgilio Mota pour le Groupe M et CODEVI, ainsi que des représentants institutionnels haïtiens. Des rencontres ont été organisées avec des membres du Congrès, du Département d’État, de la Chambre de commerce américaine et des organisations patronales du textile et de l’habillement.

Au micro de Magik 9, le 15 juillet 2026, Georges Sassine a justifié cette offensive par l’incertitude qui pèserait sur les commandes. Selon lui, les entreprises internationales signent des contrats sur des périodes de six à douze mois et ne peuvent maintenir leurs activités en Haïti sans visibilité commerciale à long terme. Il affirme que 1 400 emplois viennent d’être perdus à CODEVI et que les usines de Caracol, autrefois présentées comme capables d’accueillir 17 000 travailleurs, ne compteraient plus qu’environ 1 700 emplois.

L’alerte est grave. Mais le discours de Sassine souffre d’un silence encore plus grave : il demande de sécuriser les contrats des entreprises sans réclamer la sécurisation des revenus des travailleurs.

Un modèle qui réclame toujours plus de temps

HOPE, adoptée en 2006, puis HOPE II en 2008 et HELP en 2010 ont offert à certains vêtements et produits textiles fabriqués en Haïti un accès préférentiel, notamment en franchise de droits de douane, au marché américain. Le dispositif a également assoupli certaines règles d’origine afin de permettre l’utilisation d’intrants provenant de pays tiers. Le Congressional Research Service reconnaissait déjà que les premiers résultats de HOPE I avaient été décevants, ce qui avait conduit le Congrès à élargir et simplifier le programme avec HOPE II.

Deux décennies plus tard, les promoteurs de ce modèle demandent une nouvelle prolongation en expliquant que le temps accordé jusqu’ici n’a jamais été suffisant. Pourtant, si vingt ans de préférences commerciales n’ont pas permis de bâtir un secteur capable de résister à quelques mois d’incertitude législative, la question ne peut plus être seulement celle de la durée du programme. Elle doit être celle de son efficacité structurelle.

Le texte H.R. 6504, adopté par la Chambre des représentants américaine le 12 janvier 2026 puis transmis au Sénat, prévoit officiellement de maintenir les préférences jusqu’au 31 décembre 2028, avec une application rétroactive de certaines dispositions. Au 13 janvier 2026, il avait été reçu au Sénat et renvoyé à la commission des Finances. Il ne s’agit donc pas, dans ce texte, d’une simple prolongation d’un an.

La volonté de Sassine d’obtenir une durée encore plus longue peut se comprendre du point de vue des entreprises qui souhaitent planifier leurs commandes. Mais elle pose une question politique :

Combien d’années supplémentaires faudrait-il accorder à ce modèle avant d’exiger un bilan sérieux sur la transformation productive réellement obtenue ?

Les commandes sont au centre, les travailleurs à la périphérie

Dans le discours rapporté de Georges Sassine, les contrats, les usines, les investisseurs, les capacités de production et la visibilité commerciale occupent toute la place. La rémunération des ouvriers, elle, n’apparaît pas.

Ce silence est d’autant plus contestable que les travailleurs de CODEVI se sont précisément mobilisés en avril 2026 contre la dégradation de leurs conditions de vie. Ils dénonçaient alors un salaire journalier fixé à 600 gourdes et réclamaient 3 000 gourdes par jour, ainsi que des mesures concernant le carburant, l’assurance vieillesse et l’assurance maladie. CODEVI avait temporairement suspendu ses activités au cours du conflit.

Par la suite, le gouvernement a fixé en mai 2026 un salaire minimum de 1 000 gourdes par journée de huit heures dans plusieurs secteurs. Les travailleurs du textile mobilisés à CODEVI ont néanmoins considéré ce montant comme insuffisant au regard du coût de la vie.

Georges Sassine peut difficilement parler de la disparition des emplois à CODEVI sans évoquer le conflit social qui a traversé le parc industriel. Il peut encore moins présenter l’emploi comme une abstraction, indépendamment de la rémunération, des prélèvements sociaux, du transport, de la santé et des conditions matérielles d’existence.

Un emploi n’est pas automatiquement un instrument de développement. Un emploi qui ne permet pas de satisfaire les besoins essentiels peut maintenir le travailleur dans la pauvreté tout en garantissant à l’entreprise une main-d’œuvre disponible et peu coûteuse. C’est précisément la contradiction que le discours patronal refuse d’affronter.

Des droits sociaux inscrits dans la loi, mais une conformité incomplète

Les défenseurs de HOPE/HELP rappellent souvent que le dispositif comporte des garanties sociales. C’est exact. Pour bénéficier des préférences, Haïti a dû mettre en place le programme TAICNAR, établir un bureau du médiateur du travail et organiser un système de contrôle des producteurs. Le maintien de l’éligibilité suppose également des progrès dans la protection des droits internationalement reconnus, notamment la liberté syndicale, la négociation collective, le salaire minimum, la durée du travail, la santé et la sécurité.

Mais la présence de dispositions sociales dans une loi ne démontre pas qu’elles sont pleinement respectées.

Le 27e rapport de conformité de Better Work Haiti, portant sur la période allant de juillet 2023 à juin 2024, relevait des manquements concernant les cotisations sociales : 68 % des usines évaluées n’étaient pas conformes sur certains aspects liés à l’OFATMA et 64 % sur ceux concernant l’ONA. Le rapport expliquait notamment que des cotisations étaient parfois calculées sur le salaire minimum plutôt que sur le salaire de base et que certains paiements intervenaient en retard.

Le rapport publié en mars 2026 par Better Work Haiti décrit encore des difficultés administratives persistantes, des lacunes en matière de santé et de sécurité au travail et des problèmes relatifs à l’application des règles de rémunération. Il souligne également que le programme de contrôle lui-même a subi des contraintes financières après la réduction de financements américains en 2025.

Ces constats imposent une autre hiérarchie des priorités. Avant de célébrer HOPE/HELP comme un « levier de développement durable », il faudrait démontrer que les avantages commerciaux profitent effectivement aux salariés et que les protections sociales ne restent pas des clauses administratives dont l’application demeure partielle.

HOPE/HELP n’explique pas, à elle seule, l’effondrement du secteur

Le patronat attribue une grande partie des pertes d’emplois au manque de visibilité entourant les préférences commerciales. Cette incertitude a incontestablement un effet sur les décisions des donneurs d’ordre. Cependant, elle ne peut servir d’explication unique à la crise du textile haïtien.

Better Work Haiti indique que le nombre d’usines opérationnelles suivies par le programme est passé de 29 au début de 2024 à 22 en décembre de la même année. Le nombre estimé de travailleurs était alors tombé à environ 26 500, soit une perte d’environ 7 350 emplois par rapport au rapport précédent. Les exportations annuelles étaient évaluées à un peu moins de 600 millions de dollars, contre environ 824 millions en 2023. Le rapport relie cette détérioration non seulement aux incertitudes commerciales, mais également à l’insécurité, aux interruptions d’activité, à la fermeture des ports et de l’aéroport ainsi qu’à l’instabilité politique et économique.

Réduire la crise à la seule durée de HOPE/HELP revient donc à simplifier abusivement le problème. Une prolongation peut empêcher certaines commandes de partir immédiatement vers d’autres pays, mais elle ne répare ni les infrastructures, ni l’insécurité, ni la faiblesse de l’État, ni l’absence d’énergie fiable, ni les déficiences du système de protection sociale.

Elle ne garantit pas davantage que les emplois recréés seront stables, correctement protégés ou suffisamment rémunérés.

Un plaidoyer national ou une délégation d’intérêts patronaux ?

La composition de la délégation mérite elle aussi d’être interrogée. Autour du ministre se trouvent des représentants de l’ADIH, du Groupe M et de CODEVI. Les sources consultées mentionnent des échanges avec la Chambre de commerce des États-Unis, l’American Apparel & Footwear Association et le National Council of Textile Organizations, ainsi qu’avec plusieurs responsables politiques américains.

En revanche, les comptes rendus publics de la mission ne font pas apparaître de représentants syndicaux parmi les membres de la délégation cités. Ils ne mentionnent pas non plus un cahier de revendications portant sur la rémunération, les cotisations sociales, la protection contre les licenciements ou la participation des travailleurs à la gouvernance du secteur.

Cette absence n’est pas anecdotique. Elle indique qui est autorisé à définir « l’intérêt économique national ». Dans le récit officiel, préserver les intérêts d’Haïti revient principalement à préserver les conditions de compétitivité des usines. La parole des ouvriers n’apparaît que lorsque leur emploi est menacé ou lorsque leurs mobilisations perturbent la production.

Les travailleurs sont ainsi invoqués pour convaincre Washington, mais ils ne semblent pas associés à la définition du contenu du plaidoyer.

L’argument migratoire, aveu d’une dépendance politique

Selon Sassine, la délégation fait également valoir le risque que représenterait le refoulement d’environ 350 000 Haïtiens vers un pays déjà profondément fragilisé. L’argument vise à convaincre Washington qu’un renouvellement de HOPE/HELP permettrait de créer rapidement des emplois et d’éviter une aggravation de la crise. Cette stratégie peut paraître pragmatique. Elle est pourtant politiquement inquiétante.

Elle revient à présenter les préférences commerciales non plus seulement comme une politique économique, mais comme un instrument permettant aux États-Unis de gérer les conséquences de leur politique migratoire. Haïti devient alors une plateforme de production à bas coût dont le maintien serait nécessaire pour absorber les personnes expulsées du territoire américain.

Ce raisonnement ne place pas la souveraineté économique haïtienne au centre. Il répond d’abord à des préoccupations américaines : sécurisation des chaînes d’approvisionnement, proximité géographique, stabilité régionale et limitation des migrations. Les promoteurs américains d’une prolongation de dix ans de HOPE/HELP ont eux-mêmes défendu le dispositif comme un moyen de rapprocher les chaînes de production des États-Unis et de réduire leur dépendance à l’égard de la Chine.

Ce qui est présenté comme une aide généreuse à Haïti sert donc aussi des intérêts économiques et géopolitiques américains clairement exprimés.

Sauver les emplois ne suffit plus à justifier le modèle

Il serait irresponsable de nier les conséquences qu’une fermeture brutale des usines aurait sur des milliers de familles. Le secteur textile demeure l’une des principales sources d’emplois formels du pays, et une disparition soudaine des préférences douanières aggraverait une situation sociale déjà dramatique. Better Work souligne que des dizaines de milliers de travailleurs dépendent encore de cette industrie pour leurs revenus et leur accès aux mécanismes de protection sociale.

Mais reconnaître cette réalité ne signifie pas accepter sans discussion le récit de l’ADIH. Le véritable choix ne doit pas être réduit à cette alternative : accepter indéfiniment le modèle HOPE/HELP ou provoquer immédiatement des milliers de licenciements. Une politique économique digne de ce nom devrait utiliser toute prolongation comme une période de transition assortie d’objectifs mesurables : diversification industrielle, transformation locale des matières premières, développement de fournisseurs nationaux, transfert de compétences, transparence fiscale, protection sociale effective et participation syndicale.

Or le plaidoyer de Georges Sassine ne semble poser aucune de ces conditions. Il demande davantage de visibilité pour les investisseurs, mais ne formule pas d’engagement équivalent envers ceux qui produisent.

Il réclame du temps pour les contrats, mais ne dit rien du temps depuis lequel les ouvriers attendent une amélioration tangible de leur existence.

Le bilan que Washington ne fera pas à la place d’Haïti

HOPE/HELP peut encore éviter certaines fermetures. Mais empêcher temporairement l’effondrement d’un secteur ne constitue pas une politique de développement durable.

Après vingt ans de préférences, Haïti reste dépendante d’une décision étrangère pour maintenir son principal secteur exportateur. Les usines peuvent perdre leurs commandes dès que le calendrier du Congrès devient incertain. Les travailleurs peuvent perdre leur emploi sans disposer d’une protection sociale suffisamment solide. Et le gouvernement continue de présenter une exonération douanière américaine comme l’un des piliers majeurs de sa stratégie économique.

La démarche de Georges Sassine révèle ainsi moins la réussite de HOPE/HELP que sa profonde fragilité. Une loi prétendument destinée à développer Haïti a fini par installer le pays dans l’attente permanente de son renouvellement.

Le scandale n’est pas seulement que Washington puisse mettre fin au programme. Le scandale est qu’après deux décennies, les élites économiques haïtiennes n’aient toujours rien de plus ambitieux à proposer que sa prolongation, sans même placer au cœur du plaidoyer la dignité, la rémunération et le pouvoir de décision des ouvrières et des ouvriers qui font vivre cette industrie.

Sherley Francois
Sherley Francois
Sherley François est journaliste pour Résistance Presse. Passionnée par l’information indépendante, elle cherche à éclairer les enjeux qui façonnent la société et à rendre compte des réalités souvent négligées par les médias dominants.

DERNIERS ARTICLES

Le Département d’État recommande de ne pas voyager en Haïti : un constat d’échec pour la stratégie sécuritaire du gouvernement Fils-Aimé

Port-au-Prince, 20 juillet 2026 – Rarement une recommandation diplomatique aura résumé avec une telle...

Cap-Haïtien : un salon diplomatique à 6,5 millions de dollars pendant que l’aéroport Toussaint Louverture reste fermé

Cap-Haïtien, le 20 juillet 2026 – Le 18 juillet, la ministre des Affaires...

Me André Michel appelle à « corriger » le processus électoral et rejette tout dialogue avec les gangs

Port-au-Prince – Dans une publication diffusée sur le réseau social X le 16 juillet...

Le gouvernement de Fils-Aimé et son CEP réduit peuvent-ils encore organiser des élections libres?

Par Maitre Sonet Saint-Louis Les élections promises par le gouvernement de facto d’Alix Didier Fils-Aimé,...

Anti-violence aujourd’hui, accusé hier de liens présumés avec le gang 400 Mawozo : le paradoxe Jean Tholbert Alexis

Jean Tholbert Alexis veut désormais apparaître comme l’un des défenseurs du dialogue politique et...

61 morts et 5 840 déplacés à Kenscoff : l’échec sécuritaire de Fils-Aimé

Entre le 4 et le 9 juillet 2026, des groupes armés ont mené une...

À lire aussi

Le Département d’État recommande de ne pas voyager en Haïti : un constat d’échec pour la stratégie sécuritaire du gouvernement Fils-Aimé

Port-au-Prince, 20 juillet 2026 – Rarement une recommandation diplomatique aura résumé avec une telle...

Cap-Haïtien : un salon diplomatique à 6,5 millions de dollars pendant que l’aéroport Toussaint Louverture reste fermé

Cap-Haïtien, le 20 juillet 2026 – Le 18 juillet, la ministre des Affaires...

Me André Michel appelle à « corriger » le processus électoral et rejette tout dialogue avec les gangs

Port-au-Prince – Dans une publication diffusée sur le réseau social X le 16 juillet...