
Le gouvernement haïtien a officiellement lancé les programmes ONA-Police et ONA-Éducation pour l’année 2026, en mettant en avant son engagement en faveur de la protection sociale, de l’éducation et du soutien aux forces de l’ordre. Présentées comme des mesures concrètes pour accompagner les familles et les policiers, ces initiatives soulèvent toutefois une question fondamentale : peuvent-elles réellement répondre à l’ampleur de la crise économique et sécuritaire qui secoue actuellement le pays ?
Des policiers confrontés à des problèmes structurels
Le programme ONA-Police a déjà permis, selon les autorités, à plusieurs centaines de policiers de bénéficier d’un accompagnement financier. Mais au sein de la Police nationale d’Haïti, les principales préoccupations exprimées depuis plusieurs années concernent avant tout les rémunérations, les équipements, les assurances, la prise en charge des familles des agents tués ou blessés et les conditions de travail.
Dans un contexte où les policiers sont quotidiennement confrontés à des groupes armés lourdement équipés, l’accès à un prêt ou à un financement ponctuel apparaît, pour certains observateurs, comme une mesure complémentaire plutôt qu’une réponse aux revendications de fond.
La crise sécuritaire continue par ailleurs de produire des conséquences dramatiques. Selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 1,28 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays en juin 2025, soit environ 11 % de la population nationale.
Les violences armées demeurent la principale cause de ces déplacements massifs.
Une pauvreté qui dépasse largement la question des prêts
L’autre volet de l’initiative gouvernementale concerne l’accès des familles à des financements pour faire face aux dépenses scolaires et universitaires.
Le problème est que la réalité économique dépasse largement la seule question de la rentrée scolaire.Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), plus de six millions d’Haïtiens vivent sous le seuil de pauvreté, tandis que plus de 2,5 millions se trouvent dans une situation de pauvreté extrême.
À cela s’ajoute une crise alimentaire majeure. Les analyses de la Classification intégrée de la sécurité alimentaire (IPC) indiquent qu’entre mars et juin 2026, plus de 5,8 millions de personnes devraient faire face à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë.
Ces chiffres montrent qu’une partie importante de la population peine non seulement à financer l’éducation de ses enfants, mais également à couvrir ses besoins alimentaires quotidiens.
Un débat sur la mission sociale de l’ONA
Le lancement des programmes ONA-Police et ONA-Éducation relance également une discussion récurrente sur le rôle de l’Office national d’assurance-vieillesse.
L’ONA est financée par les cotisations des travailleurs et des employeurs. De nombreux syndicats et acteurs de la société civile estiment que les ressources de l’institution devraient être prioritairement orientées vers les cotisants, les retraités, les fonctionnaires, les salariés du secteur privé et les familles les plus vulnérables.
Pour ces critiques, la question n’est pas seulement de distribuer davantage de crédits, mais de s’assurer que les fonds issus des contributions des travailleurs bénéficient effectivement à ceux qui alimentent le système.
Ils plaident pour une politique de financement davantage tournée vers les ménages modestes, les jeunes, les policiers, les enseignants et les petits entrepreneurs qui ont un accès limité au crédit bancaire.
L’écart entre les annonces et les urgences du pays
Les organisations internationales dressent un tableau particulièrement préoccupant de la situation haïtienne.
Le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) estime que 6,4 millions d’Haïtiens auront besoin d’une aide humanitaire en 2026, soit plus de la moitié de la population du pays. Parallèlement, l’insécurité continue d’affecter les activités économiques, de perturber les circuits de distribution et de limiter l’accès aux services essentiels. L’IPC souligne que la violence armée et les perturbations économiques contribuent directement à l’aggravation de l’insécurité alimentaire.
Dans ce contexte, plusieurs spécialistes des politiques publiques estiment que les programmes sociaux ciblés peuvent apporter un soulagement ponctuel à certains bénéficiaires, mais qu’ils ne sauraient remplacer les réformes structurelles nécessaires pour améliorer durablement les conditions de vie de la population.
Une question d’efficacité
Le lancement d’ONA-Police et d’ONA-Éducation témoigne de la volonté du gouvernement d’afficher une action sociale dans un contexte particulièrement difficile. Reste toutefois à savoir si ces programmes seront capables de produire des résultats à la hauteur des défis auxquels le pays est confronté.
Pour de nombreux observateurs, le véritable test ne résidera pas dans les cérémonies de lancement ou dans les montants annoncés, mais dans l’amélioration concrète des conditions de vie des policiers, des familles et des travailleurs haïtiens.
Car dans un pays où la pauvreté, l’insécurité et les déplacements de population atteignent des niveaux alarmants, les attentes de la population dépassent désormais largement le cadre de programmes de financement ponctuels.

