
Samedi 14 mars, dans les salons du ministère de la Culture à Port-au-Prince, le ministre de la Culture et de la Communication, Emmanuel Ménard, a reçu un groupe de journalistes présenté comme « représentatif de la diversité de la presse haïtienne ». L’événement a été officiellement décrit comme un « dialogue républicain » destiné à « renforcer l’État de droit » et à « soutenir la profession journalistique ».
Mais derrière les promesses solennelles, on y voit surtout une opération politique visant à amadouer le secteur médiatique.
« Professionnaliser » la presse… ou la discipliner ?
Au cours de la rencontre, le ministre Emmanuel Ménard a détaillé plusieurs mesures censées transformer en profondeur le paysage médiatique haïtien. Parmi elles : la création d’un Ordre des Journalistes Haïtiens, l’établissement d’un Centre d’Information et de Communication (CIC) destiné à centraliser l’information publique, ainsi que la mise en place d’une mutuelle de crédit et de pension pour les journalistes. A déclaré le ministre :
« Nous devons construire un secteur médiatique régulé, protégé et professionnalisé »
Une formule qui, pour certains journalistes présents, a immédiatement suscité la méfiance. Confie l’un d’eux, qui a requis l’anonymat :
« Quand un gouvernement commence à parler de réguler et d’organiser la profession, c’est rarement bon signe pour l’indépendance des médias. La presse n’a pas vocation à être organisée par l’État, encore moins dans un pays où les institutions sont fragiles. »
L’Ordre des journalistes : un précédent dangereux
L’annonce la plus controversée concerne la création d’un Ordre des Journalistes Haïtiens. Selon le ministre, cette structure aurait pour mission de « garantir l’éthique et la déontologie » de la profession. « Cette instance devra garantir l’indépendance de la profession et protéger le statut du journaliste », a affirmé Emmanuel Ménard lors de la rencontre. Mais pour de nombreux professionnels des médias, l’idée soulève immédiatement une inquiétude : qui contrôlera cet ordre ?
Dans plusieurs pays, ce type d’institution a été utilisé pour déterminer qui a le droit d’exercer le métier de journaliste, ouvrant la porte à des sanctions administratives contre les voix critiques. Explique un ancien dirigeant d’une association de journalistes qui a requis l’anonymat :
« Un ordre professionnel peut facilement devenir un outil politique. Il suffit qu’il soit influencé par le pouvoir pour qu’il se transforme en mécanisme de contrôle. »
Dans un pays où la liberté de la presse reste fragile, la création d’un tel organe par l’exécutif apparaît, pour certains, comme une tentative de normalisation du journalisme sous l’autorité de l’État.
Le CIC : une centralisation inquiétante de l’information
Autre annonce majeure : la création prochaine d’un Centre d’Information et de Communication (CIC), présenté par le gouvernement comme une plateforme destinée à faciliter l’accès des journalistes aux informations publiques.
Selon le ministre, ce centre aura pour mission de « centraliser, traiter et diffuser l’information publique ». Une formulation qui, là encore, suscite des interrogations. « Centraliser l’information publique signifie aussi contrôler son accès et son rythme de diffusion », note un rédacteur en chef d’un média indépendant. « C’est exactement le type de structure qui peut devenir une machine de communication gouvernementale. »
Dans plusieurs pays confrontés à des tensions politiques, des institutions similaires ont souvent servi à organiser la communication officielle et à marginaliser les médias critiques.
Des promesses sociales qui interrogent
La proposition la plus inattendue de la rencontre concerne la création d’une mutuelle de crédit et de pension destinée aux journalistes. Le ministre a évoqué un dispositif permettant aux professionnels des médias d’accéder à des crédits et à un système de retraite. A-t-il déclaré. « Il s’agit de garantir stabilité et sécurité aux journalistes »
Mais cette annonce a immédiatement alimenté les soupçons d’une stratégie de séduction politique. Peterson Jean Baptiste, spécialiste en communication politique et diplômé de l’Université Paris 8, le ministre de la Culture et de la Communication, Emmanuel Ménard a choisi une voie dangereuse:
« Offrir des avantages financiers à ceux qui sont censés surveiller le pouvoir est une idée extrêmement problématique. Cela crée un lien de dépendance implicite entre les journalistes et l’État. C’est une voie dangereuse qui mène vers le contrôle et la corruption »
Dans un secteur souvent marqué par la précarité économique, ces promesses pourraient être perçues comme une tentative d’influencer la ligne éditoriale de certains médias.
La presse n’a pas besoin de protection politique
Pour certains journalistes, le véritable enjeu n’est pas la création de nouvelles structures administratives mais la sécurité et l’indépendance réelle des médias. « La presse haïtienne n’a pas besoin d’un ordre, ni d’un centre d’information contrôlé par l’État », résume un journaliste expérimenté. « Elle a besoin de sécurité, de justice et d’un environnement où les journalistes peuvent travailler sans pression politique. »
Dans ce contexte, la rencontre du 14 mars apparaît moins comme un moment de dialogue que comme une tentative d’influence sur un secteur qui reste l’un des derniers contre-pouvoirs du pays. Reste à savoir si les journalistes haïtiens accepteront ces promesses… ou s’ils y verront le prix implicite de leur indépendance.

