19 février 2026 — Quatre ans après l’annonce d’un référendum constitutionnel qui n’a jamais eu lieu, une question continue de hanter l’opinion publique : où sont passés les 40 millions de dollars américains mobilisés pour un processus abandonné sous la pression populaire ?
Au centre de la controverse : Mathias Pierre, ancien ministre délégué chargé des questions électorales sous la présidence de Jovenel Moïse. Chargé en 2021 de piloter le processus référendaire voulu par le chef de l’État, il se retrouve depuis au cœur d’accusations portant sur la gestion d’une enveloppe de 40 millions de dollars.
Un référendum contesté, des fonds engagés
Le projet de réforme constitutionnelle par voie référendaire, porté par Jovenel Moïse, avait suscité une forte opposition de la société civile, de partis politiques et de juristes. Beaucoup dénonçaient une démarche contraire aux dispositions de la Constitution haïtienne, qui encadre strictement toute modification du texte fondamental.
Face à la mobilisation et à la crise politique croissante, le référendum n’a finalement jamais été organisé. Pourtant, des fonds importants avaient déjà été engagés pour sa préparation.
Selon Mathias Pierre, un contrat de 72 millions de dollars aurait été signé entre l’État haïtien et le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour un appui logistique et technique à l’organisation du référendum et des élections.
Il affirme que 20 millions de dollars ont servi à l’achat de matériels électoraux – urnes, bulletins, équipements techniques – et que ces matériels « se trouvent quelque part en Haïti ». Il ajoute que 18 millions de dollars supplémentaires auraient été transférés de comptes de la Banque de la République d’Haïti vers ceux du PNUD, portant le total déboursé à 38 millions.
40 millions : mythe ou réalité ?
Mathias Pierre rejette catégoriquement l’accusation selon laquelle il aurait personnellement empoché 40 millions de dollars. Sur le plateau de l’émission « Le Rendez-vous avec Volcy Assad » diffusée sur Gazette Haïti, il a ironisé sur les rumeurs affirmant qu’il aurait quitté le pays avec « une mallette » remplie de cette somme, rappelant qu’au-delà de 10 000 dollars, toute somme doit être déclarée à la douane.
Il soutient également qu’en tant que ministre délégué, il n’était pas ordonnateur des dépenses publiques et n’avait pas la main sur les décaissements effectifs. Il pointe du doigt l’homme d’affaires Reginald Boulos ainsi qu’un journaliste, les accusant d’être à l’origine d’une « campagne d’assassinat de caractère ». Il évoque notamment un tweet dans lequel Reginald Boulos demandait que plusieurs responsables – dont lui-même, Claude Joseph et Jovenel Moïse – soient traduits devant la justice si les élections n’étaient pas réalisées.
Des zones d’ombre persistantes
Malgré ces explications, plusieurs interrogations demeurent.
Si 20 millions ont été dépensés en matériels électoraux, où sont-ils stockés ? Qui en assure l’inventaire ? Dans quel état se trouvent-ils aujourd’hui ? Existe-t-il un rapport d’audit public détaillant les acquisitions, les fournisseurs et les procédures de passation de marché ?
Si 18 millions ont été transférés au PNUD, quelles prestations précises ont été exécutées ? Quels justificatifs ont été fournis à l’État haïtien ? Le contrat de 72 millions a-t-il été résilié formellement après l’abandon du référendum ? Si oui, dans quelles conditions financières ?
À ce jour, aucun rapport d’audit indépendant, rendu public, ne permet de retracer de manière exhaustive l’utilisation des fonds alloués à ce projet.
Une responsabilité collective ?
Au-delà de la personne de Mathias Pierre, la question des 40 millions interroge plus largement la gouvernance publique en Haïti. Le projet référendaire engageait l’exécutif dans son ensemble, à commencer par le président Jovenel Moïse et les membres du gouvernement de l’époque.
L’absence de transparence alimente les soupçons. Dans un pays marqué par une longue histoire de détournements de fonds et d’impunité, chaque silence institutionnel renforce la défiance citoyenne.
Une question toujours ouverte
Quatre ans après l’échec du référendum, la question reste entière : où sont passés les 40 millions de dollars mobilisés pour un processus qui n’a jamais vu le jour ? Quelles sont les responsabilités de Mathias Pierre ?
Entre déclarations médiatiques, accusations croisées et absence d’audit public, l’affaire demeure enveloppée d’incertitudes. Tant qu’un examen indépendant, documenté et accessible au public ne sera pas réalisé, le doute continuera de planer — et avec lui, le soupçon que, dans les méandres de la crise politique haïtienne, des millions se sont évaporés sans que personne n’en rende véritablement compte.

