Le 16 février 2026, l’Assemblée des signataires de l’Accord de Montana a publié deux lettres ouvertes : l’une adressée au Sénat des États-Unis, l’autre à Pierre Poilievre, chef de l’Opposition officielle au Canada. Dans ces correspondances, le mouvement dénonce de possibles interférences diplomatiques dans la gestion de la transition haïtienne, invoque la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques (1961) et rappelle les principes de souveraineté et de non-intervention.
Le positionnement de l’Accord Montana intervient à un moment charnière de la transition : la caducité du Conseil présidentiel de transition (CPT), et les rivalités pour le contrôle des ministères.
Un acteur qui a participé à la gouvernance transitoire
L’Accord de Montana n’est pas un observateur extérieur de la transition. Signé le 30 août 2021, il s’était présenté comme une alternative politique nationale après l’assassinat de Jovenel Moïse. En janvier 2022, ses structures internes avaient désigné Fritz Alphonse Jean comme président de transition et Steven Benoît comme Premier ministre dans un schéma alternatif qui n’a jamais été reconnu officiellement.
En avril 2024, à la suite d’un accord politique plus large impliquant plusieurs secteurs, le CPT a été mis en place pour assurer la transition. L’Accord de Montana y a obtenu un siège à travers son Bureau de suivi. Il a donc exercé une responsabilité directe dans les décisions politiques majeures de ces deux dernières années.
Durant cette période, la situation sécuritaire s’est détériorée, l’administration publique est restée paralysée et aucun calendrier électoral crédible n’a été concrètement enclenché. Ces résultats relèvent d’une responsabilité collective des acteurs de la transition, y compris de ceux issus de l’Accord de Montana.
Une dénonciation tardive de l’ingérence
Dans ses lettres, le mouvement affirme que des pressions étrangères auraient influencé le maintien ou le remplacement de responsables gouvernementaux non élus. Pourtant, l’ensemble du dispositif transitoire mis en place depuis 2024 s’est construit dans un cadre fortement soutenu par la communauté internationale, notamment les États-Unis et le Canada.
Pendant les mois où il participait aux délibérations du CPT, l’Accord de Montana n’a pas engagé de confrontation publique systématique, ni de mouvement de contestation contre ces influences diplomatiques. La dénonciation actuelle intervient au moment où les équilibres internes se recomposent et où les discussions sur la formation ou la recomposition du gouvernement s’intensifient.
Ce décalage chronologique affaiblit la portée de l’argument souverainiste avancé dans les lettres.
Une stratégie de repositionnement politique
Les tensions autour du maintien ou du remplacement de certains responsables gouvernementaux s’inscrivent dans une lutte plus large pour le contrôle des leviers exécutifs, notamment les ministères stratégiques. Plusieurs observateurs politiques notent que l’Accord de Montana cherche à renforcer son poids dans la configuration gouvernementale actuelle.
La publication simultanée de lettres adressées à Washington et à Ottawa peut ainsi être interprétée comme un signal politique : afficher une posture de fermeté souverainiste afin de peser dans les négociations internes. En se présentant comme défenseur du principe de non-ingérence, le mouvement cherche à consolider sa légitimité dans un contexte où aucune force politique ne dispose d’un mandat électoral.
Une responsabilité partagée dans l’impasse actuelle
Il est factuel qu’aucun acteur de la transition, ni au sein de l’ancien CPT, ni parmi les groupes signataires, ne peut se prévaloir d’un mandat populaire issu des urnes. Cette situation exceptionnelle imposait une obligation accrue de résultats et de cohérence.
En participant à la gouvernance transitoire sans obtenir d’avancées significatives vers la stabilisation sécuritaire ou l’organisation d’élections, l’Accord de Montana porte une part de responsabilité dans l’impasse actuelle. La critique des « arrangements sans légitimité populaire » s’applique également au dispositif dont il a été partie prenante.
Un débat qui dépasse la diplomatie
Les lettres adressées au Sénat américain et à l’opposition canadienne posent des questions légitimes sur la souveraineté et l’autodétermination. Mais elles ne répondent pas à une interrogation centrale : quelle vision concrète de sortie de crise l’Accord de Montana propose-t-il aujourd’hui au peuple haïtien, après sa participation à la gestion du pays pendant les deux dernières années ?
Dans un contexte de violence persistante, d’effondrement institutionnel et de défiance généralisée envers la classe politique, la priorité demeure la reconstruction d’une légitimité issue d’élections crédibles.
Au-delà des déclarations de principe, la responsabilité des acteurs de la transition, y compris celle de l’Accord de Montana, est désormais engagée sur un point essentiel : démontrer qu’ils peuvent offrir autre chose qu’une redistribution de postes ministériels dans un système fragilisé.

