L’ambassadeur canadien en Haïti, André François Giroux, lors d’une rencontre avec le directeur général de l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), Jacques Hans Ludwing Joseph, le mercredi 5 février 2025.
Il arrive que certaines interviews dépassent le simple cadre informatif pour devenir un révélateur politique. Celle accordée cette semaine, en exclusivité, par l’ambassadeur du Canada en Haïti, André François Giroux, aux confrères de Le Nouvelliste et de Radio Magik9, menée par les journalistes Roberson Alphonse, Jonasson Odigène et Robenson Geffrard, appartient à cette catégorie.
L’entretien était annoncé « sans langue de bois ». Il l’a été. Mais au fil des réponses, une autre réalité s’est dessinée : une conception du rôle diplomatique qui déborde largement le cadre classique de la coopération. L’ingérence !
Le bien du peuple défini par l’ambassadeur André François Giroux
Interrogé par Roberson Alphonse sur l’éventualité d’un « blanc-seing » accordé au Premier ministre, l’ambassadeur répond :
« Pas du tout. Avec plus de pouvoirs viennent plus de responsabilités. (…) la seule chose… ce qui a guidé et qui continuera à guider l’engagement et l’action du Canada c’est le bien-être du peuple haïtien, sa sécurité et son droit constitutionnel de choisir ses dirigeants. »
La formule paraît irréprochable. Pourtant, elle pose une question fondamentale : qui définit ce « bien-être » ? Lorsqu’un représentant étranger affirme que l’action de son pays sera guidée par cette boussole, il se positionne implicitement comme garant de l’intérêt national haïtien.
Ce glissement, subtil mais réel, installe une asymétrie. La souveraineté n’est plus uniquement une affaire interne ; elle devient un objet d’évaluation diplomatique. A travers cette déclaration, l’ambassadeur se positionne en acteur politique qui définit les axes stratégiques du pouvoir en place.
Maintenir le cap et livrer
L’ambassadeur poursuit :
« Je pense que M. Fils-Aimé, avec la masse critique d’appui qu’il a, s’est engagé dans cette direction. Donc, nous l’encourageons à maintenir le cap et à livrer sur les principaux chantiers de la transition. »
Le vocabulaire est révélateur. « Maintenir le cap », « livrer » : ces termes renvoient à un suivi de performance. Le diplomate adopte un ton d’encadrement. Il ne se contente pas d’appuyer ; il oriente, il attend des résultats, il définit des priorités.
Le peuple haïtien qui subit de plein fouet, cette crise multidimensionnelle qui dégrade quotidiennement ses conditions de vie, est le seul légitime, à exprimer des attentes et des exigences face à ce troisième gouvernement de troisième transition. Monsieur l’ambassadeur n’est visiblement pas à sa place !
La confession qui dérange
Un passage de l’entretien marque un tournant. Évoquant des acteurs haïtiens venus solliciter le soutien des ambassades pour se maintenir au pouvoir, l’ambassadeur confie :
« Vous avez choisi votre cheval de bataille (Rire) maintenant votre rôle c’est de l’appuyer. »
Cette séquence est doublement troublante. D’abord parce qu’elle révèle que certains responsables haïtiens considèrent les ambassades comme des centres d’arbitrage. Ensuite parce que la réponse du diplomate confirme qu’il accepte d’être placé dans cette position.
Le rire mentionné dans la citation accentue le caractère paternaliste de la scène. Le ton n’est plus celui d’un partenaire ; il est celui d’un superviseur.
Donner des leçons aux acteurs nationaux
Interrogé sur les critiques internes de la transition, l’ambassadeur déclare :
« Vous voulez vous débarrasser de cette structure, appuyez-la. Donnez-lui l’appui nécessaire pour qu’elle puisse livrer. »
Plus loin :
« Tant et aussi longtemps qu’on ne redonnera pas au peuple haïtien sa sécurité et son droit souverain et constitutionnel de choisir ses dirigeants, on aura échoué. »
Et encore :
« Donc ces gens-là doivent maintenant se rallier et faciliter justement ces efforts… »
Ces phrases ne relèvent plus du commentaire diplomatique. Elles relèvent de l’injonction politique. Le « on » inclut implicitement la diplomatie dans la conduite des affaires nationales. L’appel à « se rallier » ressemble à une consigne.
Dans un pays jaloux de son indépendance, ces mots ne sont pas neutres.
Une vision sécuritaire imposée comme priorité absolue
L’ambassadeur détaille les dispositifs sécuritaires :
« une Police nationale (…) de plus en plus équipée », « un programme de former (…) 1 000 policiers en 3 mois », « une Force de répression des gangs (…) cinq fois la force actuelle (…) efficace. »
Il conclut :
« Il faut s’unir derrière les structures en place et il ne faut pas hésiter à dénoncer ces acteurs mafieux… »
Le récit est structuré autour d’une priorité sécuritaire présentée comme la condition préalable à toute avancée démocratique. Mais cette hiérarchisation des urgences ne correspond pas au réel besoin des classes populaires. Quand on tend notre micro aux gens des quartiers populaires, ils revendiquent des mesures sociales, plus de services publics, et d’assistance sociale ? La nuance est essentielle.
Les voix haïtiennes qui dénoncent l’ingérence
Ce qui choque une partie de l’opinion, ce n’est pas l’existence d’un dialogue avec les partenaires étrangers, mais la tonalité et la posture adoptées.
Pour beaucoup d’acteurs nationaux, le problème n’est pas l’aide. C’est la hiérarchie implicite qu’installe ce type de discours. Lorsque des diplomates évaluent la performance d’un gouvernement, appellent publiquement à « se rallier », définissent les priorités politiques et sécuritaires, ou relatent les démarches d’acteurs venus chercher leur « bénédiction », cela nourrit l’idée que le centre réel de gravité politique ne se situe plus exclusivement à Port-au-Prince, ou dans le scrutin, mais dans les chancelleries.
Cette perception est d’autant plus sensible que l’histoire politique haïtienne est marquée par des épisodes d’influence extérieure décisive. Chaque déclaration diplomatique qui semble franchir la ligne rouge ravive cette mémoire collective. Jhonny Désir, membre de Militant Chann Mas » » a ainsi affirmé :
« Haïti ne peut pas être dirigée depuis les ambassades. Nous rejetons les propos de cet ambassadeur, qui n’est autre qu’un colon, ils ont échoué. Le peuple haïtien se réveillera un jour »
Derrière cette phrase se trouve une dénonciation claire : la souveraineté ne peut être subordonnée à des arbitrages extérieurs, même lorsque ceux-ci se présentent comme bienveillants.
De son côté, Afred Jean Baptiste, membre d’une organisation signataire de l’Accord Montana, a dénoncé « l’influence excessive des ambassadeurs dans les décisions nationales », estimant que la légitimité politique ne peut dépendre d’un aval diplomatique.
« Quand un ambassadeur parle comme un superviseur, ce n’est plus de la coopération, c’est de la tutelle. »
Au fond, la contestation ne vise pas uniquement une personne ou une déclaration précise. Elle interroge un système. Elle pose une question simple mais fondamentale : un État peut-il consolider sa démocratie si ses choix stratégiques majeurs semblent constamment encadrés, validés ou commentés par des puissances étrangères ?
Soutien ou supervision
L’ambassadeur conclut :
« Mon pays n’est pas attaché à des individus mais à des objectifs, à la démocratie, au retour au fonctionnement des institutions prévu par la Constitution haïtienne. »
L’intention affichée est noble. Mais dans la pratique, l’enchaînement des injonctions, des évaluations et des appels à l’unité derrière « les structures en place » donne l’impression d’une diplomatie qui participe activement à la définition du jeu politique interne.
L’entretien mené par les journalistes du Nouvelliste et de Radio Magik9 a eu le mérite de la transparence. Les propos sont publics, assumés, sans ambiguïté.
Reste une interrogation essentielle : à quel moment le soutien devient-il direction ? à quel moment l’accompagnement devient-il supervision ? Dans un pays dont l’histoire est marquée par les interventions étrangères, ces questions ne sont pas théoriques. Elles touchent au cœur même de la souveraineté.
Marie Décius est journaliste indépendante basée à Port‑au‑Prince. Elle couvre principalement l’éducation, les droits sociaux et les enjeux politiques en Haïti, avec un regard engagé et proche du terrain.