ENTRETIEN — À l’occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, nous avons donné la parole à Sterline Civil, enseignante, ancienne fonctionnaire et militante politique. Originaire de Miragoâne, Sterline Civil revient sur son parcours, son engagement pour la jeunesse et les femmes, ainsi que sur les obstacles persistants qui freinent la participation féminine dans la vie politique haïtienne. Entretien mené par Moise Eugène et article rédigé par Sherley François.
Moise Eugène : Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours ?
Sterline Civil : Je suis née dans le département des Nippes, précisément à Miragoâne. Je suis rentrée à Port-au-Prince pour les études universitaires. J’ai fait une licence en relations internationales à l’Université Quisqueya. Ensuite, je suis allée à Paris pour faire deux masters : l’un en droit international européen des droits fondamentaux, et l’autre en sciences politiques, parcours gouvernance de projets de développement durable au Sud.
Après mes études, j’ai travaillé au ministère des Affaires étrangères comme directrice des affaires consulaires. J’ai ensuite été transférée à la mission permanente d’Haïti auprès des Nations unies. Par la suite, j’ai été directrice générale du Fonds national de l’éducation pendant sept mois.
Je suis également enseignante à l’Université Quisqueya et à l’Université d’État d’Haïti. J’y dispense plusieurs cours thématiques : nouveaux acteurs des relations internationales, système interaméricain, société et régimes en Amérique latine, protection internationale des droits de l’homme et introduction aux relations internationales. Je suis aussi présidente du Centre de recherche et de développement personnel.
Moise Eugène : Quelles sont les raisons de votre engagement en politique ?
Sterline Civil : J’aime dire que, depuis que j’ai commencé, Haïti m’a tout donné. Maintenant, c’est à moi de donner quelque chose, le peu que j’ai, à Haïti. Je pense que c’est l’une des raisons qui expliquent que je sois très active en politique. Mais surtout, je suis convaincue que notre génération doit laisser de bonnes traces.
Pour les jeunes, il faut qu’ils aient un cadre, une vision. Toute l’énergie, les rêves et les objectifs qu’ils portent doivent pouvoir être canalisés quelque part. Je me suis engagée en politique parce que je pense que c’est une façon pour moi de contribuer à l’avancement de mon pays.
Moise Eugène : Vous avez fondé le mouvement La Jenès Kisa w Vle ? quel est son objectif ?
Sterline Civil : Nous avons créé le mouvement La Jenès Kisa w Vle parce que nous voulions mettre en place une plateforme pour les jeunes. Un espace où ils ont le pouvoir de décider, le pouvoir de créer, mais aussi un lieu où ils peuvent revendiquer leurs droits comme citoyens.
Aujourd’hui, des décisions sont prises pour le présent et pour l’avenir, mais les jeunes ne sont pas inclus dans ces processus. Nous sommes donc souvent conditionnés à subir des décisions prises par d’autres.
La plateforme La Jenès Kisa w Vle a pour objectif de mener des batailles citoyennes, de proposer des formations, d’organiser des marches, des manifestations et des contestations. Il s’agit d’affirmer que les jeunes ont leur place dans la politique et qu’ils ont le devoir de servir leur pays.
Au sein de cette plateforme, il existe également une sphère dédiée aux femmes. Nous travaillons notamment avec cette cellule pour encourager leur participation politique et leur montrer qu’elles ont leur place dans la vie publique. Mais il ne s’agit pas seulement de dire que les femmes ont leur place : il s’agit de montrer qu’elles sont prêtes à la prendre.
Nous sommes très satisfaits aujourd’hui de voir le nombre de femmes qui ont intégré le mouvement La Jenès Kisa w Vle. Nous avons également mis en place des coordinations départementales dans tout le pays.

Moise Eugène : Comment décririez vous aujourd’hui la situation des femmes en Haïti ?
Sterline Civil : 52 % de la population haïtienne est féminine. Je l’ai rappelé récemment lors d’une conférence. Cette donnée provient d’une étude réalisée par l’ISI en 2024. Par ailleurs, 56 % des femmes actives travaillent dans le secteur informel, selon un rapport du PNUD.
Malgré cela, lorsqu’on observe le plafond de verre politique, la situation est très différente. En 2013, seulement 4 % des élus au Parlement étaient des femmes. Et en 2015, aucune femme n’a été élue au niveau législatif. On ne peut donc même pas dire que les quotas de 30 % ont été respectés. Néanmoins, ces quotas pourraient constituer un mécanisme de correction dans la lutte que les femmes mènent.
En Haïti, une femme doit souvent faire dix fois plus qu’un homme pour qu’un petit groupe d’hommes accepte de reconnaître ses compétences. Il existe aussi des défis culturels et des mentalités archaïques qui continuent de faire croire que les femmes n’ont pas leur place dans la politique. Économiquement également, les obstacles sont nombreux.
Il n’existe pas de dispositifs solides pour soutenir l’entrepreneuriat féminin. Les banques ne disposent pas de politiques visant à accompagner les femmes dans la création d’entreprises. Autre difficulté : lorsqu’une femme veut présenter un projet, elle doit souvent trouver quelqu’un pour la parrainer. Eh bien souvent, cela suppose de faire des compromis. Si ces compromis ne sont pas acceptés, le projet ne passe pas.
Moise Eugène : Comment définissez-vous votre engagement féministe ?
Sterline Civil : Je suis engagée dans la lutte féministe, mais ce n’est pas pour dire que les femmes peuvent faire exactement la même chose que les hommes. Je vais au-delà de cela. Pour moi, il s’agit d’une lutte d’identité.
Au même titre que toi, je suis un être humain. Je mérite du respect. Si nous faisons le même travail, nous devons recevoir le même salaire. Le féminisme ne consiste pas à créer un clivage entre les hommes et les femmes. Il s’agit d’abord de reconnaître la femme comme un être humain à part entière, capable d’aller à l’école, de travailler et d’assumer des responsabilités.
Moise Eugène : Quels sont les principaux obstacles auxquels les femmes font face en politique ?
Sterline Civil : Lorsqu’une femme arrive avec des compétences réelles, une forte personnalité et une vision claire, il devient souvent plus difficile pour elle, de progresser au même rythme que les autres.
Elle doit fournir beaucoup plus d’efforts. Dans le paysage politique, la femme est encore souvent perçue comme un objet sexuel. Certaines peuvent être intégrées plus facilement dans certains cercles si elles sont perçues comme flexibles ou accommodantes.
Mais dès qu’une femme affirme son caractère et défend une vision claire, la situation devient plus difficile. Le paysage politique fonctionne souvent comme une hiérarchie incontestable.
Dans ce contexte, une femme qui cherche à s’imposer, à questionner ou à proposer une vision, est parfois perçue comme une anomalie.
Moise Eugène : Quelles sont vos principales revendications pour les droits des femmes ?
Sterline Civil : Mes revendications se concentrent autour de trois urgences : la sécurité, la participation politique réelle et l’autonomie économique des femmes. Je demande d’abord une priorité absolue à la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles : violences sexuelles, domestiques, politiques ou liées aux gangs.
Cela passe par des lois effectives, des poursuites systématiques et un accompagnement psychologique et social des survivantes. Je plaide également pour une réforme profonde du cadre légal : code pénal, code civil et loi électorale. Il faut reconnaître clairement les violences basées sur le genre, le harcèlement et les violences politiques spécifiques contre les femmes.
Moise Eugène : Quels sont vos projets politiques pour les cinq prochaines années ?
Sterline Civil : Mes projets s’inscrivent dans une vision de long terme pour contribuer au renouveau de la vie publique haïtienne.
Je souhaite continuer à travailler sur le terrain, renforcer la formation politique des jeunes femmes et soutenir leur engagement dans les organisations citoyennes. Je veux également participer davantage à l’élaboration de politiques publiques intégrant réellement la perspective de genre. À moyen terme, je me projette dans des responsabilités politiques plus formelles, avec une ligne claire : défendre la démocratie, l’État de droit, la justice sociale et la reconnaissance des droits des femmes.
Moise Eugène : Comment évaluez vous la politique actuelle du premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ?
Sterline Civil : Au sein de notre mouvement, nous avons proposé une plan sortie de crise. Nous avons notamment suggéré la formation d’un gouvernement composé de technocrates et de personnalités crédibles.
Nous avons aussi proposé une réduction du nombre de ministères, un calendrier clair et limité dans le temps, ainsi que la création d’un pôle national de sécurité. Mais aucune de ces propositions n’a été prise en compte.
Aujourd’hui, cela nous rend très sceptiques. La priorité reste de rétablir la sécurité et d’organiser des élections, tout en prenant en compte la situation des personnes déplacées, qui sont aujourd’hui plus de deux millions. Pour l’instant, je doute que le gouvernement soit à la hauteur de ces défis.
Moise Eugène : Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes ?
Sterline Civil : Je vois et je reconnais le poids que vous portez chaque jour : protéger les enfants, faire vivre la famille, affronter la peur et reconstruire après chaque choc.
Je vous encourage à continuer à vous organiser, à parler, à documenter et à vous soutenir. Chaque espace que vous occupez est un pas vers la conquête de droits que personne ne nous offrira spontanément.
Moise Eugène : Et à la jeunesse haïtienne ?
Sterline Civil : Je veux dire à la jeunesse haïtienne que nous n’avons pas le luxe du cynisme. Si nous abandonnons l’idée de changer ce pays, d’autres décideront à notre place.
Je vous invite à refuser deux pièges : celui de la résignation et celui de la violence. Notre génération doit inventer une autre manière de faire de la politique, plus honnête, plus inclusive et plus audacieuse. Les jeunes doivent être reconnus comme bâtisseurs d’institutions, de projets et d’idées. Je crois profondément que, même dans cette période difficile, nous avons la capacité de créer une autre trajectoire pour Haïti.

