Port-au-Prince, 18 février 2026 — L’annonce par l’Ambassade des États-Unis à Port-au-Prince, ce mercredi, d’une récompense d’un million de dollars pour toute information menant à l’arrestation de Johnson André, alias « Izo », soulève plus de questions qu’elle n’apporte de solutions concrètes. Chef du gang 5 Segond, basé à Village de Dieu, Johnson André est accusé par les autorités américaines d’enlèvements et de violences graves. Il est également poursuivi par la Police Nationale d’Haïti et sanctionné par le Département du Trésor des États-Unis pour violations des droits humains.
Mais cette « opération » américaine, présentée comme un effort pour rendre justice, révèle une approche politique qui privilégie le spectacle sur l’action structurante.
Une superpuissance incapable de gérer des gangs haïtiens ?
Les États-Unis disposent de la plus grande armée et d’un appareil de renseignement sophistiqué, capable de traquer des figures comme Oussama ben Laden ou d’intervenir dans des conflits lointains à l’aide de drones, satellites et forces spéciales. Pourtant, on nous explique qu’ils ont besoin d’informateurs anonymes pour identifier un chef de gang à Port-au-Prince.
Cette incohérence a été soulignée par des analystes locaux : les gangs haïtiens ne possèdent ni armée organisée, ni technologie avancée, ni structure logistique comparable aux groupes terroristes internationaux que Washington a neutralisés par le passé. Pourtant, c’est « Izo » qu’on choisit de cibler par prime publique.
La mise en scène de la « lutte contre le crime »
En décembre 2023, Johnson André a été sanctionné par l’Executive Order 13818 pour violations graves des droits humains. Une plainte pénale a été déposée aux États-Unis pour prise d’otage. Des informations précises existent déjà sur ses activités.
Malgré ces dossiers solides, Washington opte pour une prime et un affichage médiatique, plutôt qu’une intervention directe ou un soutien renforcé aux institutions haïtiennes. L’objectif semble moins de neutraliser le gang que de signaler publiquement que « les États-Unis agissent », renforçant ainsi leur image de superpuissance bienveillante.
L’hypocrisie structurelle : armes, argent et ingérence
La critique ne s’arrête pas à la méthode. Les gangs haïtiens, y compris celui de « Izo », dépendent de circuits transnationaux que Washington ne contrôle pas. Selon plusieurs rapports de l’ONU et d’ONG locales, une grande partie des armes circulant dans Port-au-Prince transitent depuis la Floride. Des cargaisons d’armes légères et de munitions arrivent chaque année sur le marché informel, alimentant directement l’insécurité.
Parallèlement, l’économie informelle, la pauvreté extrême et le vide institutionnel sont exacerbés par des décennies d’ingérences et de politiques économiques imposées par Washington et ses alliés internationaux. Offrir un million de dollars pour capturer un chef de gang isolé ne traite en rien de ces causes profondes.
Une stratégie de spectacle plutôt que de transformation
Cette prime illustre une logique typique de la politique extérieure américaine : mise en avant de l’action punitive ciblée, tout en maintenant un statu quo structurel favorable à l’influence américaine. Les États-Unis transfèrent la responsabilité du terrain aux Haïtiens eux-mêmes, dans un contexte où dénoncer un chef de gang peut mettre des vies en danger.
Les organisations locales dénoncent régulièrement cette approche : sans renforcement institutionnel, contrôle des flux d’armes et amélioration des conditions de vie, ces interventions ponctuelles ne font qu’augmenter la dépendance d’Haïti vis-à-vis de l’étranger et créent une illusion de sécurité.
Conclusion
L’annonce de la prime contre « Izo » n’est pas un simple geste humanitaire ou sécuritaire. C’est un signal politique destiné à affirmer la présence américaine, tout en évitant d’aborder les causes profondes de l’insécurité. Dans un pays où la violence, la pauvreté et l’ingérence étrangère se conjuguent depuis des décennies, un million de dollars ne remplace pas une stratégie nationale et populaire de sécurité et de justice.
La vraie question demeure : quand les États-Unis parlent de lutter contre les gangs haïtiens, parlent-ils d’Haïti ou de leur propre image internationale ?