Port-au-Prince — Depuis son retour en Haïti fin 2023, Guy Philippe continue de se présenter comme un acteur du « changement », mais une lecture rigoureuse de son parcours montre une trajectoire bien différente de celle d’un leader authentique du peuple.
En 2004, il s’est battu contre un gouvernement élu, avec appui impérialiste
En 2004, Guy Philippe a pris les armes contre le gouvernement du président Jean-Bertrand Aristide. À la tête du Front pour la Libération et la Reconstruction Nationale, il a coordonné une insurrection armée contre le pouvoir en place, exigeant le départ d’Aristide et contribuant, avec d’autres groupes armés et acteurs politiques, à l’effondrement du régime ; une offensive qui a été soutenue directement par des pressions internationales, notamment de la part des États-Unis et, avec un rôle de premier plan de Paris et Washington dans la pression sur Aristide pour qu’il quitte le pays.
Ce n’était donc pas une lutte de libération, et contre le système politique qui produit les inégalités et qui exclut les classes populaires, mais bien une lutte opérée avec l’aide de puissances étrangères dont l’intervention a abouti à une transition imposée plutôt qu’à un gouvernement portant les revendications des masses haïtiennes.
Cette déstabilisation a ouvert la voie à l’intervention internationale et à l’installation de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), déployée de 2004 à 2017. Plus grave encore, la mission onusienne est responsable de l’introduction du choléra en 2010, une épidémie qui a fait près de 10 000 morts et contaminé plus de 800 000 personnes en Haïti.
Si Guy Philippe n’est évidemment pas responsable des décisions opérationnelles de l’ONU, il demeure un acteur central de la séquence politique qui a conduit à l’effondrement institutionnel de 2004 et à l’installation d’une force étrangère sur le territoire national.
Condamné aux États-Unis pour trafic de drogue et blanchiment d’argent
L’un des aspects les plus graves du passé de Guy Philippe est sa condamnation pénale aux États-Unis. En 2017, devant un tribunal américain, il a plaidé coupable pour blanchiment d’argent en provenance du trafic de drogue et pour avoir accepté des millions de dollars de paiements de trafiquants de cocaïne, entre 1999 et 2003, afin de faciliter le passage de cargaisons vers Miami et d’autres destinations aux États-Unis.
Ce n’est pas une simple accusation : ses aveux ont reconnu qu’il avait reçu entre 1,5 million et 3,5 millions de dollars de la part de trafiquants colombiens pour assurer la sécurité de ces opérations, et une partie de ces fonds a été utilisée pour acheter des biens aux États-Unis.
Le 5 juillet 2017, un juge fédéral de Miami l’a condamné à neuf ans de prison pour ces faits dont il s’était rendu coupable.
Accusations pour actions criminelles et violences en Haïti
Au-delà de sa condamnation aux États-Unis, des paysans de Terrier-Rouge, dans le département du Nord-Est, ont renouvelé une plainte contre lui et ses hommes le 31 décembre 2023, accusant le groupe d’avoir commis des actions criminelles dans leur coopérative en 2004 — l’année même où Philippe menait ses opérations armées. Ces poursuites ne sont pas isolées et s’ajoutent au fait que son passé est marqué par des périodes de violence et de rébellion hors du cadre légal.
Par ailleurs, des rapports indépendants sur la période 2004 montrent que les forces sous son commandement ont été impliquées dans des attaques meurtrières, la destruction d’infrastructures publiques et des violences contre des policiers ou des civils, sans qu’il y ait eu de véritables poursuites pour crimes de guerre ou abus graves commis à cette époque.
Conclusion : une figure controversée, loin du « révolutionnaire » authentique
Malgré ses ambitions affichées, Guy Philippe n’a jamais réussi à transformer sa notoriété en soutien politique massif au-delà d’un noyau restreint d’admirateurs. Son score aux élections de 2006 était marginal, et son retour politique en 2024 suscite plus la curiosité et la polémique qu’un réel engouement populaire.
Toutes ces données convergent vers une conclusion évidente : Guy Philippe n’est pas une figure de délivrance populaire ou un révolutionnaire au sens où l’entendent les mouvements sociaux historiques. Son engagement armé contre un gouvernement élu, ses liens avec des puissances étrangères, sa condamnation pour trafic de drogue et les accusations de pratiques criminelles viennent contredire l’image romantique que certains tentent parfois de lui prêter. Plutôt qu’un rénovateur du système, c’est un acteur dont les actions ont souvent servi des intérêts personnels ou politiques circonstanciels, et dont le bilan laisse un héritage bien plus trouble que glorieux.