Clercine, 16 février 2026 — Dix nouveaux véhicules blindés offerts par le Canada ont été remis à la Police nationale d’Haïti (PNH) lors d’une cérémonie officielle en présence du Premier ministre, du directeur général a.i. de la PNH et de l’ambassadeur canadien. Quelques semaines plus tôt, trois autres blindés étaient livrés par la République de Corée. Sur le papier, ces dons visent à renforcer les capacités opérationnelles face à une insécurité galopante. Dans la réalité, ils illustrent surtout une vérité plus inquiétante : la sécurité d’Haïti fonctionne sous assistance permanente.
Une crise sécuritaire hors de contrôle malgré les appuis étrangers
Selon les données des Nations unies, plus de 8 400 personnes ont été victimes d’homicides, enlèvements ou violences liées aux gangs en 2024, soit une augmentation significative par rapport aux années précédentes. Près de 80 % de la région métropolitaine de Port-au-Prince serait sous influence ou contrôle de groupes armés.
Par ailleurs, plus de 700 000 personnes sont déplacées internes à cause de la violence, un chiffre inédit dans l’histoire récente du pays. Les axes nationaux restent régulièrement bloqués, l’accès à des villes comme Mirebalais ou certaines zones de Carrefour demeure précaire, et une large partie de la Plaine du Cul-de-Sac reste sous domination armée.
Face à ces chiffres, la réception de treize blindés supplémentaires apparaît dérisoire. Depuis des années, la PNH reçoit équipements, formations, financements et accompagnements techniques internationaux. Pourtant, la situation sécuritaire ne cesse de se détériorer.
Une police dépendante d’une aide extérieure structurelle
Le problème n’est pas seulement matériel. Il est structurel. La PNH dépend largement de financements, d’équipements et de formations fournis par des partenaires étrangers — Canada, États-Unis, Union européenne, Corée du Sud, entre autres.
Le budget national consacré à la sécurité reste insuffisant au regard de l’ampleur de la crise. Haïti consacre une part extrêmement limitée de son PIB à la sécurité publique comparativement aux besoins réels.
La PNH compte environ 14 000 à 15 000 agents actifs pour une population de plus de 11 millions d’habitants, soit un ratio bien inférieur aux standards internationaux recommandés (1 policier pour 1 000 habitants).
Autrement dit, même avec les blindés, le pays manque cruellement d’effectifs, de planification stratégique et d’une doctrine de sécurité souveraine.
Une logique d’assistanat qui perdure
Depuis la fin de la MINUSTAH en 2017, Haïti n’a jamais réellement rompu avec une logique d’encadrement et de dépendance internationale en matière de sécurité. Aujourd’hui encore, la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), pilotée principalement par le Kenya avec un appui financier occidental, vient confirmer cette incapacité de l’État haïtien à assumer seul sa fonction régalienne première : garantir la sécurité de son territoire.
Chaque crise semble produire la même réponse : davantage d’assistance extérieure, davantage d’équipements importés, davantage de conseillers étrangers. Mais jamais un véritable débat national sur la reconstruction souveraine des institutions sécuritaires.
Cette dynamique entretient une forme de tutelle indirecte. Les décisions stratégiques, les financements, les priorités opérationnelles sont souvent conditionnés ou influencés par les partenaires internationaux. La souveraineté sécuritaire devient théorique.
« San Kanpe » : offensive médiatique ou changement réel ?
L’opération « San Kanpe », lancée récemment par la direction générale de la PNH, est présentée comme une offensive majeure contre les groupes armés. Pourtant, sur le terrain, une grande partie de la population affirme ne constater aucune amélioration tangible.
Les quartiers restent sous pression. Les enlèvements persistent. Les routes demeurent dangereuses. Les marchés ferment prématurément. L’économie informelle, qui fait vivre des millions d’Haïtiens, continue de fonctionner sous la menace permanente.
Treize blindés supplémentaires ne compensent ni l’absence de stratégie globale, ni la faiblesse institutionnelle chronique, ni la corruption systémique, ni la fragmentation du pouvoir politique.
La sécurité ne se construit pas par donation
La question centrale n’est pas de refuser l’aide internationale par principe. Elle est de savoir pourquoi, après des décennies d’appui extérieur massif — militaire, policier, financier — la sécurité en Haïti demeure plus fragile que jamais.
Une véritable rupture supposerait : un investissement massif et autonome dans la formation et le recrutement ; un contrôle strict des flux d’armes entrant sur le territoire ; une réforme profonde de la gouvernance policière ; une articulation entre sécurité et justice sociale (emploi, logement, éducation).
Car la sécurité ne peut être détachée des conditions socio-économiques. Dans un pays où plus de 60 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, où le chômage des jeunes explose, où l’État social est quasi inexistant, la militarisation seule ne peut résoudre la crise.
Une souveraineté à reconstruire
La réception de blindés canadiens ne symbolise pas un renforcement durable. Elle rappelle surtout que l’État haïtien n’a pas encore reconstruit sa capacité souveraine à protéger ses citoyens.
Tant que la sécurité restera organisée dans une logique d’assistance et de dépendance, les cérémonies officielles se succéderont — et la population continuera de vivre sous la peur.
La question n’est donc pas combien de blindés sont livrés.
La question est : quand Haïti reconstruira-t-elle une sécurité réellement souveraine ?