Plusieurs mois après leur installation, le Comité national haïtien sur les restitutions et réparations (CNHRR) et la Commission mixte franco-haïtienne n’ont toujours publié aucun rapport public. Pendant que les réunions se tiennent, que les feuilles de route s’élaborent et que les conférences académiques s’enchaînent, une question fondamentale demeure : peut-on réellement régler une injustice coloniale majeure à travers des commissions administratives et scientifiques ?
Institué par arrêté présidentiel du 5 août 2025, le CNHRR a pour mission de consolider le dossier haïtien sur les réparations liées à la rançon de l’indépendance, d’actualiser les montants à réclamer et de produire des études historiques et économiques. En parallèle, une Commission mixte franco-haïtienne d’historiens travaille sur la même séquence historique, avec la promesse d’un rapport scientifique attendu en fin d’année.
Sur le papier, l’architecture institutionnelle semble sérieuse. Dans les faits, elle révèle surtout les limites d’une approche technocratique face à un contentieux profondément politique.
Un déséquilibre révélateur
Le malaise s’est accentué lorsque le recteur de l’Université d’État d’Haïti, Dieuseul Prédélus, également président du CNHRR, a reconnu publiquement que son comité, composé de 21 membres, n’a reçu aucun financement de l’État haïtien depuis sa création. Les activités réalisées l’ont été grâce aux fonds de l’UEH. Pendant ce temps, la partie haïtienne de la Commission mixte franco-haïtienne aurait bénéficié d’une allocation de plusieurs milliers d’euros.
Au-delà des montants, ce déséquilibre met en lumière une réalité plus profonde : la question des réparations reste encadrée par des dispositifs dépendants des circuits institutionnels qu’ils sont censés interpeller. Comment porter une revendication historique majeure lorsque l’instance nationale censée la défendre fonctionne sans financement public stable ?
Mais le problème est plus large que la question budgétaire.
Une dette coloniale n’est pas un simple dossier administratif
La rançon de l’indépendance imposée à Haïti en 1825 n’est pas un différend technique. Elle constitue un acte de violence économique structurant, ayant contribué à hypothéquer le développement du pays pendant des générations. Ce mécanisme relevait d’un rapport de force impérial : reconnaissance diplomatique contre paiement forcé.
Or, les injustices issues de rapports coloniaux ne se règlent pas uniquement par des rapports scientifiques ou des calculs actualisés. Elles se règlent par des rapports de force politiques. L’Histoire le montre : les réparations obtenues par des peuples ou des États ont toujours été le fruit de mobilisations, de pressions diplomatiques soutenues, de luttes collectives et d’alliances stratégiques. Rarement d’un simple consensus académique.
Réduire la question des réparations à une série d’études techniques risque de la dépolitiser. Cela transforme un combat historique en dossier d’expertise, une revendication souveraine en sujet de colloque.
Des commissions pour encadrer, temporiser, canaliser
Les commissions ont souvent une fonction ambiguë dans les crises politiques et les contentieux historiques : elles permettent d’afficher une volonté d’action tout en repoussant l’échéance des décisions concrètes. Elles produisent des documents, structurent des discussions, organisent des conférences. Mais elles peuvent aussi servir à diluer la pression et à fragmenter la mobilisation.
Dans le cas haïtien, le risque est double. D’un côté, l’État haïtien semble déléguer à des experts la responsabilité d’un combat qui devrait être porté au plus haut niveau politique, dans les enceintes diplomatiques internationales. De l’autre, la France peut s’abriter derrière le processus en cours pour temporiser, en attendant des conclusions « scientifiques » avant toute prise de position politique.
Or, il est peu probable qu’un rapport, aussi rigoureux soit-il, contraigne à lui seul une ancienne puissance coloniale à restituer des sommes colossales sans pression internationale soutenue.
Un enjeu de souveraineté, pas seulement d’expertise
La rançon de l’indépendance n’est pas qu’un chiffre à recalculer. Elle est le symbole d’un ordre mondial inégal hérité du colonialisme. Penser que cet ordre se réformera spontanément par la seule vertu d’un travail académique relève d’un optimisme institutionnel difficile à soutenir.
Si Haïti veut faire avancer la question des réparations, elle devra dépasser le cadre des commissions et assumer pleinement le caractère politique du combat. Les commissions peuvent éclairer le chemin. Elles ne peuvent pas, à elles seules, arracher la restitution.
Car on ne corrige pas une injustice coloniale par un simple dispositif administratif. On la conteste par une lutte politique organisée, consciente et déterminée.