
© Corentin Fohlen / Divergence
Le gang des Talibans situé à l’Ouest de Port-au-Prince
Il est 10 heures du matin, au centre-ville de Port-au-Prince. Dans les bureaux administratifs, et dans les couloirs d’une faculté à Port-au-Prince, les étudiants parlent de « réinsertion », de « stratégie nationale », de « démantèlement progressif ». À quelques kilomètres de là, dans les quartiers contrôlés par les groupes armés, les kalachnikovs, et armes lourdes circulent à ciel ouvert.
Entre ces deux réalités, un sigle : Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion (CNDDR). Créée en 2006, réactivée en 2019, dissoute en mai 2025 pour crise de crédibilité, puis ressuscitée le 23 février 2026 par arrêté du Conseil des ministres. Vingt ans d’existence institutionnelle. Mais sur le terrain, que reste-t-il ?
Le paradoxe des chiffres
Officiellement, la CNDDR est chargée de désarmer, démanteler et réinsérer. Officieusement, aucun bilan chiffré consolidé n’a été rendu public pour démontrer des résultats tangibles. Pendant ce temps, les statistiques internationales dressent un tableau inverse.
Selon les Nations unies, plus de 300 gangs armés opèrent aujourd’hui dans le pays, contrôlant jusqu’à 80 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. En 2023, plus de 4 700 personnes ont été tuées dans les violences liées aux gangs ; en 2024, le nombre a dépassé 8 400 morts, selon les données consolidées des agences onusiennes. Le Small Arms Survey estimait déjà qu’entre 500 000 et 600 000 armes à feu circulaient illicitement en Haïti. Depuis, l’ONUDC a signalé une augmentation de plus de 120 % des interceptions d’armes et de munitions entre 2022 et 2023. Les gangs augmentent. Les armes augmentent. Les homicides augmentent.
Mais combien d’armes la CNDDR a-t-elle réellement récupérées ? Combien de chefs de gangs ont été désarmés sous son programme ? Combien d’anciens membres ont bénéficié d’une réinsertion suivie et documentée ? Aucun rapport public détaillé ne permet de répondre avec précision.
Une commission fragilisée
En mai 2025, la controverse éclate. L’avocat et homme politique André Michel critique publiquement la nomination de Jean Rebel Dorcénat au sein de la CNDDR. Selon lui, cette désignation traduirait une volonté des autorités d’ouvrir la voie à des négociations avec les gangs armés, une approche qu’il rejette fermement. Il accuse Dorcénat d’avoir contribué à la création, en 2020, de la coalition criminelle « G9 an fanmi e alye », devenue « Viv Ansanm » en 2023.
Quelques jours plus tard, le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) enfonce le clou. Dans une lettre adressée au président du Conseil présidentiel de transition, Fritz Alphonse Jean, l’organisation accuse Dorcénat d’avoir joué un rôle central dans la consolidation des gangs entre 2020 et 2024. Elle le qualifie de « principal protecteur » de ces groupes armés et demande le retrait de sa nomination.
Le 2 mai 2025, le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) annonce la dissolution de la CNDDR. Motif invoqué : perte de confiance généralisée et accusations graves mettant en cause l’impartialité et l’intégrité de plusieurs membres.
Une institution chargée de démanteler les gangs se retrouve ainsi dissoute pour crise de crédibilité.
Dissoute hier, réinstallée aujourd’hui
Pourtant, le 23 février 2026, la commission renaît. Nouvel arrêté. Nouveaux membres. Guerda Prévilon nommée à la coordination. Michel Jean Marie Léonidas et Gardy Maisonneuve intégrés, dont certains figuraient déjà dans l’ancienne structure dissoute. Cependant, aucun rapport d’évaluation public n’accompagne cette relance. Aucune explication détaillée sur les échecs passés. Aucun audit transparent publié.
Un cadre de la Police Nationale d’Haiti, sous couvert d’anonymat, critique la stratégie de la CNDDR :
« On ne peut pas désarmer des groupes qui contrôlent des territoires entiers sans une stratégie coercitive forte et un contrôle strict des flux d’armes. Le désarmement volontaire, sans pression réelle, reste théorique. »
Jacky Jean Germain, étudiant en sciences sociales à l’Université d’Etat d’Haïti, ajoute :
« La réinsertion suppose un État capable d’offrir des alternatives économiques crédibles. Or, dans un pays où l’économie formelle s’effondre, la promesse de réinsertion devient abstraite. La CNDDR ne met rien en place, elle est presque nulle ».
Le désarmement à contre-courant
Depuis 2019, la militarisation des gangs s’est intensifiée. Les armes lourdes, fusils d’assaut, mitraillettes, munitions en quantité industrielle, se multiplient. Les réseaux d’approvisionnement transnationaux restent actifs.
Le paradoxe est brutal : plus la commission parle de désarmement, plus les groupes armés apparaissent structurés et équipés.
Dans les quartiers sous contrôle, les chefs de gangs imposent des taxes, administrent des territoires, organisent des blocus. La logique de pouvoir s’est consolidée. Aucune campagne publique de désarmement massive n’a inversé cette tendance.
Une commission sans bilan
Vingt ans après sa création, la CNDDR n’a publié aucun chiffre consolidé attestant : du nombre total d’armes collectées ; du nombre de gangs réellement démantelés ; du nombre d’ex-membres réinsérés avec suivi socio-économique mesurable.
Dans un pays où les homicides battent des records récents et où le contrôle territorial échappe largement à l’État, la commission chargée de désarmer semble évoluer à contre-courant des faits.
L’enquête laisse un constat troublant : la CNDDR a été créée pour répondre à une crise des armes. Deux décennies plus tard, les armes sont plus nombreuses, les gangs plus puissants, et la commission, elle, continue d’être dissoute puis réinstallée, sans qu’un bilan public rigoureux ne vienne éclairer son action. Le désarmement existe sur le papier. Sur le terrain, il reste introuvable.

