
Port-au-Prince, 28 février 2026. — Lors d’une conférence de presse tenue ce vendredi, « L’Initiative Société Civile de Cité Soleil » (ISOCS) a tiré la sonnette d’alarme sur la situation critique que traverse actuellement la commune de Cité Soleil.
Si l’organisation salue une accalmie sécuritaire inédite depuis quelques temps, elle dénonce toutefois une crise sanitaire et institutionnelle d’une ampleur alarmante, conséquence directe, selon elle, de l’abandon prolongé de l’État haïtien.
Une commune toujours enclavée
Prenant la parole, Wesenl Alméus, conseiller juridique de l’ISOCS, a dénoncé l’isolement quasi total de la commune. « Actuellement, il n’y a pratiquement aucune entrée accessible à Cité Soleil. On ne peut passer que par Boston et Belekou », a-t-il déclaré.
Cette situation complique l’accès aux soins, aux marchés et aux services publics pour une population estimée entre 300 000 et 400 000 habitants, selon diverses études urbaines et humanitaires. Cité Soleil, l’une des communes les plus densément peuplées d’Haïti, s’étend sur environ 21 km², avec une densité parmi les plus élevées du pays.
Égouts à ciel ouvert et insalubrité totale
Mais au-delà de l’enclavement, c’est l’urgence sanitaire qui inquiète le plus. Selon l’ISOCS, tous les systèmes d’évacuation sont obstrués. Les égouts débordent, les eaux usées envahissent les ruelles et pénètrent dans les maisons. « Les déchets remontent, l’eau sale envahit les habitations. Il n’y a pas d’eau potable. L’insalubrité est totale », a insisté Wesenl Alméus.
Dans un pays où, selon la Banque mondiale et l’UNICEF, moins de 55 % de la population a accès à un service d’eau potable de base, la situation est encore plus critique dans les quartiers précaires comme Cité Soleil. Les maladies hydriques, choléra, diarrhées aiguës, infections cutanées, y trouvent un terrain particulièrement favorable.
Une paix fragile mais réelle
Paradoxalement, l’ISOCS affirme que la commune connaît aujourd’hui une accalmie sécuritaire notable. « Il y a la paix. Il n’y a pas de conflit entre les gangs armés. Le nombre de personnes assassinées a considérablement diminué », soutient l’organisation.
Selon ses responsables, cette stabilisation serait en partie le fruit d’un dialogue communautaire auquel l’ISOCS affirme avoir contribué. Si aucune donnée officielle consolidée n’a encore été publiée pour 2026, les années précédentes avaient été marquées par des affrontements violents entre groupes armés rivaux, causant des centaines de morts et des milliers de déplacés à Cité Soleil. Mais pour l’organisation, cette paix reste fragile.
« Un autre fléau tue Cité Soleil »
Pour l’ISOCS, l’insécurité armée a laissé place à une autre menace : l’abandon institutionnel.
La commune ne disposerait actuellement ni de bureau d’état civil fonctionnel, ni de juge de paix opérationnel. L’absence de services administratifs prive les habitants de documents officiels, d’accès à la justice locale et de reconnaissance légale de leurs droits civils. « Pour que cette paix soit durable, il faut que l’État établisse les services sociaux de base », a plaidé Wesenl Alméus.
L’organisation appelle les autorités, et notamment Didier Fils-Aimé, à prendre des mesures urgentes pour rétablir les services publics essentiels et « remettre la vie à Cité Soleil ».
Une pauvreté structurelle enracinée
La situation actuelle ne peut être comprise sans rappeler l’histoire de la commune.
Créée dans les années 1960, Cité Soleil est devenue au fil des décennies le symbole de l’exclusion sociale en Haïti. Selon les données du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), plus de 60 % des habitants des quartiers urbains défavorisés vivent sous le seuil de pauvreté, avec un accès limité aux services publics, à l’éducation et aux soins de santé.
Le chômage des jeunes y dépasse largement la moyenne nationale. L’économie y est essentiellement informelle. L’absence chronique d’investissements publics en infrastructures , drainage, routes, gestion des déchets, a aggravé la vulnérabilité environnementale et sanitaire de la commune.
Ainsi, si l’accalmie sécuritaire représente une avancée importante, elle ne suffit pas à inverser des décennies de marginalisation.
La conférence de presse de l’ISOCS met en lumière un paradoxe : Cité Soleil semble connaître une baisse des violences armées, mais demeure prisonnière d’une crise humanitaire silencieuse. La question centrale reste celle-ci : l’État profitera-t-il de cette accalmie pour investir durablement dans la commune, ou laissera-t-il s’installer un nouveau cycle de détérioration sociale susceptible de raviver les tensions ?
Pour l’ISOCS, l’heure n’est plus aux promesses, mais aux actions concrètes. Car à Cité Soleil, si les armes se sont temporairement tues, les égouts, eux, continuent de déborder.

