Port-au-Prince – Dans une interview récente accordée à Radio Magik9, Nesmy Manigat s’est présenté comme analyste du déclin de l’école haïtienne, dénonçant l’instabilité politique et les ingérences dans le système éducatif. Mais derrière ses diagnostics sévères se cache une réalité incontournable : cet ancien ministre a dirigé le MENFP près de cinq années environ (2014-2016 et 2021-2024), disposant de financements internationaux massifs et de la possibilité de réformes concrètes. Malgré ces ressources, les écoles publiques restent délabrées, les enseignants en souffrance et les enfants privés d’éducation, démontrant que Manigat n’a pas de leçon à donner, il a lui-même échoué.
Des financements importants, des résultats limités
Sous ses administrations, le MENFP n’a pas manqué de ressources. Selon le Partenariat mondial pour l’éducation (GPE), Haïti a reçu depuis 2008 plus de 118 millions de dollars américains en subventions pour renforcer le système éducatif. Un financement de 19 millions de dollars a été accordé pour le renforcement institutionnel, complété par un autre programme de 23,7 millions de dollars pour la transformation systémique. En avril 2024, le ministère annonçait également la mobilisation de 44 millions de dollars supplémentaires, issus de la GPE, de la Banque interaméricaine de développement et de la Fondation Education Above All, destinés à soutenir les réformes éducatives et améliorer la gestion administrative du système.
Pourtant, sur le terrain, les effets de ces financements restent limités.
Sous la gouvernance de Nesmy Manigat, la réalité dramatique de l’école publique haïtienne n’a pas changé. Près d’un enfant sur quatre, en âge scolaire, restait hors du système. L’insécurité liée aux gangs et à la violence urbaine a accentué cette crise : plus de 1 600 écoles ont été fermées dans plusieurs départements, affectant 243 000 élèves et 7 500 enseignants, incapables d’assurer un apprentissage régulier.
Pour ceux qui réussissaient à s’inscrire, la scolarité restait semée d’embûches. Parmi les enfants qui commençaient l’école primaire, seulement 60 % achevaient réellement leur cycle, avec des taux de décrochage particulièrement élevés dès les premières classes. Les infrastructures publiques, déjà très limitées étaient souvent délabrées, surchargées et dépourvues de matériel pédagogique, rendant l’enseignement inefficace et pénalisant des générations entières.
Ainsi, sous la direction de Manigat, la promesse d’une école publique accessible et de qualité n’a jamais dépassé le stade des discours et des annonces ministérielles. Les chiffres ne mentent pas : pour des centaines de milliers d’enfants haïtiens, l’école n’était pas un droit mais une lutte quotidienne pour un apprentissage minimal.
Une partie des ressources disponibles n’a pas été transformée en résultats tangibles sur le terrain. Les écoles publiques restent sous-financées, les enseignants subissent des retards de paiement, et la qualité de l’enseignement demeure faible.
Des syndicats critiques et méfiants
Les syndicats ont toujours suivi de près la gestion de Manigat. Dès sa nomination en novembre 2021, plusieurs organisations — comme la Coordination des Directeurs d’Écoles de Pétion-Ville (CODEP), le Collectif des Éducateurs pour le Renouveau de l’Éducation en Haïti (CEREH) et la Coalition des Leaders pour le Respect du Droit à l’Éducation Gratuite des Enfants Haïtiens (COLREDHA) — ont exprimé leur opposition à son retour, dénonçant un bilan passé jugé insuffisant et la gestion imparfaite de financements essentiels, notamment 9,9 millions de dollars du GPE pendant la crise de la COVID‑19.
En 2024, la Plateforme Haïtienne des Organisations de Travailleurs en Éducation (PHOTE) a publié un rapport très critique, affirmant que les projets de Manigat n’avaient aucun impact tangible sur la majorité des écoles publiques. Les enseignants n’ont également jamais cessé les mouvements de grève répétés pour réclamer :
- la régularisation de leur statut ;
- le paiement d’arriérés de salaires parfois vieux de plus de 24 mois ;
- et de meilleures protections sociales.
Ces revendications sont restées en grande partie insatisfaites, malgré des promesses ministérielles et des accords signés. Les syndicats ont souvent dénoncé une politique de Nesmy Manigat centrée sur les annonces administratives plutôt que sur les réalités du terrain.
Des problèmes structurels persistants
Malgré ses projets de réforme : extension du cycle fondamental à neuf années, instauration du permis d’enseigner, réduction du nombre d’examens officiels, le système éducatif n’a pas connu de transformation structurelle durable. Les écoles demeurent délabrées, les manuels pédagogiques insuffisants, et les enseignants sous-qualifiés ou en situation précaire. Environ 243 000 élèves ont été directement affectés par la fermeture d’écoles.
Si l’instabilité politique est réelle, elle ne saurait suffire à justifier l’absence de résultats. Gouverner, même dans la crise, exige de produire des mécanismes de résilience institutionnelle. Après près de cinq années cumulées au MENFP et des dizaines de millions de dollars de financements internationaux mobilisés, Nesmy Manigat ne peut se présenter aujourd’hui uniquement comme critique de l’échec du système.
L’éducation haïtienne est en crise structurelle. Elle exige des résultats concrets et la responsabilité assumée de ceux qui l’ont dirigée. Et lorsqu’on a occupé la fonction, la première leçon à donner est celle de l’autocritique, pas celle du jugement sur les échecs d’autrui.