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Port-au-Prince : une nouvelle commission municipale, mais toujours pas de projet pour la capitale

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Le ministre de l’Intérieur et des Collectivités territoriales (MICT), Paul Antoine Bien-Aimé, a procédé le mercredi 11 février 2026 à l’installation d’une nouvelle Commission municipale à la tête de Port-au-Prince. Composée d’Yves Andrel Salomon, Dorothé Ignace Morel et Esther Cinéas, cette équipe est appelée, selon la note officielle, à « répondre aux besoins de la population » et à « améliorer la qualité du service public », en particulier pour les populations vulnérables, notamment celles vivant dans les camps de déplacés.

La cérémonie s’est déroulée en présence de responsables ministériels, du président de la FENACAH et de proches des membres de la commission. Cette nomination s’inscrit dans le cadre de l’Arrêté du 7 février 2026, qui vise à assurer la gestion de la capitale jusqu’aux prochaines élections.

Mais au-delà du protocole et des déclarations d’intention, une question centrale demeure : combien de commissions municipales faudra-t-il encore installer avant de doter Port-au-Prince d’un véritable projet de ville ?

Une valse de commissions sans vision structurelle

Depuis plusieurs années, la capitale haïtienne est dirigée par des commissions successives nommées par l’exécutif, en l’absence d’élections municipales. Les équipes changent, les visages aussi, mais les problèmes structurels restent intacts. Aucun plan d’urbanisme global, aucune politique cohérente de réhabilitation du bâti, aucun programme massif et financé de modernisation des infrastructures n’a été mis en œuvre à l’échelle métropolitaine.

La gestion municipale se limite trop souvent à l’administration courante et à des opérations ponctuelles, alors que Port-au-Prince a besoin d’une transformation en profondeur : planification territoriale, réforme fiscale locale, politique de logement social, restructuration des quartiers précaires, investissements massifs dans l’assainissement et la voirie.

Changer de commission ne remplace pas un projet politique pour la ville.

Une capitale sous la coupe de l’insécurité

La situation sécuritaire à Port-au-Prince est aujourd’hui l’un des principaux freins à toute politique publique durable. Selon les données des Nations unies (BINUH), l’année 2023 avait enregistré plus de 4 000 homicides à l’échelle nationale, dont une part majeure dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. En 2024 et 2025, les enlèvements, les affrontements armés et l’expansion territoriale des groupes armés ont continué de paralyser plusieurs quartiers stratégiques de la capitale.

Des zones entières échappent au contrôle effectif de l’État. Les écoles ferment, les marchés sont déplacés, les hôpitaux fonctionnent au ralenti. Dans ces conditions, parler « d’amélioration du service public » sans plan clair de reconquête territoriale et de sécurisation durable relève de l’incantation.

Une commission municipale, sans moyens sécuritaires et budgétaires renforcés, peut-elle réellement gouverner une ville fragmentée par la violence armée ?

Explosion de la pauvreté et crise humanitaire

Port-au-Prince concentre également les effets les plus visibles de la crise sociale. Selon les estimations de la Banque mondiale et du Programme alimentaire mondial (PAM), plus de la moitié de la population haïtienne vit sous le seuil de pauvreté, et l’insécurité alimentaire aiguë touche des millions de personnes. L’aire métropolitaine accueille un nombre croissant de déplacés internes fuyant les violences des quartiers contrôlés par des groupes armés.

Les camps de fortune se multiplient dans les places publiques, les cours d’école, les terrains vagues. Ces espaces manquent d’accès régulier à l’eau potable, aux latrines, à la gestion des déchets et aux services de santé de base. Le MICT appelle la nouvelle commission à tenir compte des populations vulnérables. Mais avec quel budget ? Quelle coordination avec le ministère des Affaires sociales, la DINEPA, la Protection civile ou les partenaires humanitaires ?

Sans une politique de logement social ambitieuse et un plan national de relogement, la capitale continuera d’accumuler des campements précaires, exposés aux maladies, aux intempéries et aux violences.

Infrastructures en ruine et urbanisme anarchique

Seize ans après le séisme du 12 janvier 2010, une partie importante du bâti de Port-au-Prince reste vulnérable. De nombreux bâtiments publics n’ont jamais été reconstruits ou réhabilités selon des normes parasismiques adéquates. Les constructions informelles se sont multipliées, souvent sans permis ni contrôle technique, aggravant les risques en cas de catastrophe naturelle.

Les routes urbaines sont largement dégradées, l’éclairage public est quasi inexistant dans plusieurs quartiers, le système de drainage est obstrué, provoquant des inondations récurrentes à chaque forte pluie. La gestion des déchets solides demeure chaotique, avec des montagnes d’ordures visibles dans les rues et les ravines, faute d’un système structuré et financé de collecte et de traitement.

Port-au-Prince ne souffre pas seulement d’un déficit d’administration ; elle souffre d’un abandon planifié de la planification urbaine.

L’urgence d’un projet de transformation sociale

Port-au-Prince n’attend pas simplement une nouvelle équipe à la mairie. Elle attend un cap, une vision, un projet capable de répondre à l’ampleur de sa crise. Depuis trop longtemps, la capitale fonctionne au jour le jour, au rythme des nominations administratives, sans qu’un véritable pacte social et urbain ne vienne structurer son avenir.

Pourtant, les besoins sont connus. La ville aurait besoin d’un véritable plan directeur d’aménagement du territoire métropolitain pour organiser son expansion, protéger les zones à risque et encadrer la construction. Elle aurait besoin d’un programme ambitieux de logements sociaux et de régularisation foncière afin de sortir des milliers de familles de la précarité et de l’insécurité juridique. Elle aurait besoin d’investissements publics massifs dans l’eau potable, l’assainissement, les transports collectifs, afin de garantir des services essentiels dignes d’une capitale. Elle aurait également besoin d’une fiscalité locale plus juste et progressive pour financer durablement ces services, ainsi que d’une participation réelle des organisations communautaires et des habitants aux décisions qui façonnent leur quotidien.

En l’absence de cette vision d’ensemble, l’État se contente trop souvent de remplacer des gestionnaires sans transformer les orientations. On change les responsables, mais on ne change pas la trajectoire. Et tant que cette logique prévaudra, Port-au-Prince restera une ville administrée dans l’urgence, sans être véritablement gouvernée.

La nomination du 11 février 2026 pourrait représenter une occasion de rupture. Mais sans volonté politique affirmée, sans transparence budgétaire et sans engagement clair en faveur de réformes structurelles, elle risque de rejoindre la liste des transitions sans lendemain.

Car au fond, Port-au-Prince ne réclame pas un simple ajustement administratif. Elle réclame un projet de justice urbaine, capable de replacer la dignité, l’égalité d’accès aux services et le droit à la ville au cœur de l’action publique.

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